Publié le 29 Novembre 2025
Du 7 au 9 novembre dernier, la branche roumaine de l’Association Internationale des Facilitateurs (IAF) organisait à Bucarest la réunion annuelle des équipes européennes (ou plus exactement EME, pour Europe et Moyen-Orient).
Et ainsi que je le fais depuis 2014, j’ai participé à ces journées riches d’apprentissages, de rencontres, d’échanges… et de plein de choses en plus.
Retour en mots et en images, et impressions de voyages…
L’IAF (International Association of Facilitators) est une association créée en 1994. Basée aux Etats-Unis, elle rassemble des membres dans 65 pays à travers le monde et est organisée en « chapitres » nationaux et « régionaux » (comme EME).
Y participer, c’est bénéficier d’apports sur les compétences et valeurs clés, et d’innovations en matière de facilitation, être partie prenante à de joyeux et fructueux moments, entrer dans un réseau d’entraide et de synergies et, pour ceux qui le souhaitent, s’inscrire dans des processus de certification professionnelle.
Mais qu’est-ce que la « facilitation » ?
Quand j’ai commencé mon parcours de consultant, il y a maintenant un peu plus de 25 ans chez Herbemont, César et Associés, nous parlions déjà de ce mot. Étions-nous des « faciliteurs », des « facilitateurs » ? Et d’où venait ce mot d’ailleurs ? Sans doute des nombreuses lectures du regretté Olivier d’Herbemont…
En tous cas, il s’agissait de susciter et d’animer des dynamiques collectives. De dénouer les conflits et mettre de l’huile dans les rouages, ou de libérer les énergies en y apportant un élan partagé.
Avec notamment des pratiques d’animation de réunions, en petits ou en plus grands groupes, dans des contextes plus ou moins apaisés...
Notamment mais pas seulement, car la mobilisation est affaire d’alternance entre interactions individuelles et travail en commun, et se nourrit d’un profond travail d’analyse, qui débouche sur des recommandations stratégiques très opérationnelles. Et ces autres apports demandent d’autres compétences que la seule « facilitation » (même si c’est un sujet de débats, avec certains).
Au cœur de notre dispositif d’animation, la méthode Metaplan et ses grands panneaux, dont il fallait impérativement maîtriser la rigueur, mais que nous « twistions » et enrichissions de pratiques diverses, tant la dynamique d’innovation était forte et joyeuse au sein de l’équipe.
Quelques années plus tard, en 2011-2013, plongé dans les recherches et la rédaction de mon mémoire pour le MS « Consulting and coaching for change », que je dédiais à la capacité collaborative des ingénieurs français (si, c’est un vrai sujet !), je découvrais les publications et les activités de l’IAF, à laquelle j’adhérais immédiatement pour rejoindre l’équipe française, animée par Jean-Philippe Poupard, et surtout participer aux activités européennes – mon tropisme européen, décidément au cœur de mes engagements…
Je découvrais alors d’autres pratiques, et surtout entrais dans un environnement humain très particulier, qui s’engageait, peut-être sans le savoir, dans une décennie de transformations profondes.
Ces dimensions pratiques et éthiques, voire politiques, je les ai retrouvées tout au long des réunions européennes, et notamment à Bucarest, à l’occasion de cette nouvelle session de l’IAF-EME organisée par l’association roumaine.
La facilitation, un projet politique ?
Pour évaluer si un projet est « politique », on peut se référer au fond de celui-ci – s’il est explicité. Mais aussi, tout simplement, à celles et ceux qu’il rassemble. Parce que, parfois, la dynamique « politique » est seulement informelle, implicite, plus ou moins consciente et assumée. Et que l’engagement des participants permet de comprendre ce qui les rassemble.
Ce qui m’a très vite frappé, dans les communautés de facilitateurs, c’est la conviction partagée que l’intelligence collective est un atout qu’il convient de promouvoir, d’organiser et, pour certains, de faire produire (on y reviendra). Ce qu’on peut donc décrire comme une adhésion sincère au paradigme démocratique par lequel chacun est encouragé à participer.
Avec des variations naturellement, comme dans la vie politique, entre ceux qui considèrent que la démocratie, c’est faire vraiment avec l’avis et les convictions de chacun, et ceux qui considèrent que la démocratie « réelle » a été confisquée par des puissants, des dominants, et qu’il convient, avec la facilitation, de faire mieux porter la voix de la contestation…
Alors, il est important de noter que tous les facilitateurs ne sont pas, comme moi, des professionnels indépendants engagés dans l’accompagnement des entreprises.
Certains sont engagés dans la vie associative et l’animation des « communautés ».
En témoignait notamment la réunion de l’IAF organisée à Berlin il y a deux ans, très centrée sur ces univers très particuliers, et dans laquelle je m’étais beaucoup moins reconnu. Car si je suis aussi engagé dans la vie associative et m’appuie sur mes compétences professionnelles pour appuyer les dynamiques d’engagement, je n’adhère pas aux visions politiques et revendicatives de certains de mes « collègues ».
D’autres, nombreux, sont des salariés et jouent le rôle de « facilitateurs internes ».
Leur situation renvoie alors à la question plus large des équipes de conseil interne… Car s’ils maîtrisent les « outils », et peuvent donc justifier une internalisation des « techniques » de facilitation, je doute pour ma part qu’ils disposent de l’indépendance et de la liberté de ton qui constituent une plus-value non négligeable des consultants externes. Car, un jour ou l’autre, ils souhaiteront évoluer dans l’entreprise, et seront donc toujours vigilants à ne pas froisser leurs potentiels futurs employeurs. Ce qu’un consultant externe doit parfois faire, en particulier lorsqu’il est en charge d’accompagner des transformations et/ou des dynamiques d’accroissement de l’engagement et des performances qui remettent en cause des situations acquises.
L’engagement « politique » des facilitateurs internes est donc par nature limité, puisqu’ils ne peuvent véritablement susciter des transformations s’appuyant sur l’intelligence collective, mais seulement accompagner techniquement celles qui ont été décidées par ailleurs.
Mais cette population a constitué, au fil des ans, un réservoir de ressources précieux pour des boutiques de facilitation qui se sont développées pour répondre à ce besoin des entreprises, qui souhaitaient développer ces compétences en interne. Quand de nombreux indépendants s’orientaient également, avec ces formations, vers ce métier, souvent happés par le mirage de l’indépendance, sans s’attendre aux aspects plus difficiles d’un statut toujours précaire et incertain. D’où, en partie, la situation de « crise » perçue dans le monde des facilitateurs.
Faciliter, c’est aussi permettre de voter avec les pieds
L’organisation des réunions de l’IAF témoigne directement de la dimension profondément démocratique de la facilitation.
Car le foisonnement de volontaires désireux de partager leurs savoir-faire, et/ou de les valoriser, oblige toujours à organiser plusieurs sessions en parallèle. Les participants doivent donc choisir – et donc « voter avec leurs pieds ». Un révélateur parfois féroce de l’attrait et/ou de l’originalité de la pratique présentée.
Car si les sessions formelles font l’objet d’une présélection qui évite les échecs complets, il existe un dispositif qui, lui, est totalement démocratique : le « Forum Ouvert », qui faisait d’ailleurs l’objet de la séquence de la matinée de clôture, après deux journées plus structurées, et lors duquel chacun pouvait proposer un atelier, sans aucune censure mais avec plus ou moins de participants…
Il fallait donc choisir, et les impressions que je partage ici sont évidemment biaisées par mes choix et les contenus des ateliers auxquels j’ai participé.
50 nuances de facilitation
Alors, il y a quantité de pratiques de facilitation et, à nouveau, il m’est impossible de décrire ici en détail toutes celles qui ont été présentées.
Mais on peut considérer qu’elles se positionnent toutes sur un gradient qui va, vu de l’extérieur, du plus « ludique » au plus « sérieux ».
Commençons par ce qui est perçu a priori comme « ludique » : les « ice-breakers »… ou ces petits moments que nous vivons – et subissons parfois – lors d’ouvertures de séminaires qui se veulent décontractés, participatifs, sincères…
Et les réunions IAF sont toujours une occasion d’en proposer de nouveaux.
On y adhère, ou pas. Et j’avoue que, parfois, leurs modalités suscitent parfois le malaise, voire le refus des participants.
Dans le cadre des réunions IAF, cette réticence est cependant très rare car le contexte n’est pas celui de séminaires partagés avec les collègues et la hiérarchie, et donc avec la crainte de l’autre. Car l’intention est toujours sincèrement bienveillante – ce qui peut parfois être questionné dans d’autres contextes.
La plus-value perçue d’un « ice-breaker » est, a priori, de donner un signal quant au style attendu des échanges – libres et ouverts, ou au moins affichés comme tels. Car ce signal n’est pas toujours sincère ou crédible, et il est important, quand on décide d’avoir recours à un tel exercice, d’avoir bien en tête le contexte de l’équipe et de l’entreprise…
On est déjà, non plus dans la seule maîtrise d’un outil, mais dans une démarche plus globale de management, voire de conduite du changement… D’autres compétences donc que la seule facilitation. Dont certains ne sont pas toujours conscients, embarquant des équipes sur un chemin périlleux…
Certains affirment que ces exercices ont une autre plus-value… Car en mettant en mouvement le corps, ils suscitent (ou susciteraient) une connexion entre le corps et le cerveau, ou entre le cerveau droit et le cerveau gauche, selon les approches. Qui permet d’enrichir les contributions en appelant plus facilement à ses sensations, ses intuitions… On est également loin, dans ces cas, de la seule technique d’animation, et on entre alors dans des perceptions qui font que la facilitation peut être perçue par certains comme peu sérieuse, voire sujette à controverses. Ce qui est à mon avis justifié, dans certains cas.
Parmi les « ice-breakers » présentés, j’en retiendrai notamment un : celui du « stinky fish » (ou « poisson puant »). Parce qu’il s’inscrit dans le même esprit que la sociodynamique qui inspire beaucoup de mes interventions.
Le principe de cet exercice court (pas nécessairement un ice-breaker à l’origine) est de permettre aux participants d’inscrire sur un panneau commun leurs sujets d’inquiétude, de peur… et d’en parler.
Pourquoi « poisson puant » ? Parce que plus on attend sans s’en occuper, plus il sent mauvais, tout comme les sujets que l’on n’aborde pas, et qu’on laisse pourrir…
Le lien avec la sociodynamique ? Consacrer le gros de l’énergie à développer les synergies, plutôt qu’à se laisser happer par les sujets d’antagonisme…
Une réserve : je limiterais cet exercice aux tous petits sujets, ceux qui « grattent » sans grande conséquence, et pas aux vrais points d’inquiétude. Car les écrire et en parler rapidement ne suffit pas. Et quand la situation nécessite une vraie « purge », je préfère avoir recours à mon arsenal de consultant, plutôt qu’aux seules pratiques de facilitateur. Pour les exprimer avec justesse, et surtout permettre aux organisateurs d’y apporter des réponses – ou au moins des « accusés de réception » permettant d’y répondre ultérieurement. Pour éviter que, même formulés, ils continuent à « pourrir ».
Dans les pratiques « extrêmes », ou ressenties comme telles, qui étaient présentées, on trouvait aussi un exercice de « constellations ». Pour dénouer une situation, chacun des participants est invité à incarner une des parties prenantes. Il « ressent » alors sa position, et est encouragé à trouver, dans l’espace et avec les autres, un lieu et une posture qui permettront de « ressentir » une harmonie retrouvée. Dont le facilitateur donnera les clés pour inspirer la résolution dans le « monde réel »…
Certains d’entre vous riront, ou crieront même au charlatanisme… Mais pour l’avoir moi-même expérimenté à une autre occasion, il faut avouer que l’exercice, quand il est bien conduit, est « troublant ». Mais quand il est animé de façon directive par un allemand correspondant à la caricature de directivité que certains peuvent imaginer, c’est moins certain…
Signe que le succès d’une séquence de facilitation tient à la fois à la maîtrise de l’outil, mais aussi au regard que l’on porte sur les autres… une vision démocratique, vous dis-je…
Faciliter dans, et avec, l’espace
Quoiqu’il en soit, et au-delà du recours aux « sensations » - que l’on peut ou non accepter -, la facilitation appelle toujours à se préoccuper de l’utilisation de l’espace.
Car c’est un paramètre structurant dans la préparation d’une animation collective.
Le volume, la lumière, l’acoustique, mais aussi les chaises et, parfois, les tables… Tout est important. Parce que cela conditionne en partie l’attention des participants. Parce que cela conduit au choix des supports matériels que l’on utilisera.
Il y a les volumes, et donc aussi le mobilier qu’on y trouve. Et les fauteuils de l’université qui nous accueillait avaient à la fois la caractéristique de rouler facilement – ce qui permettait de façonner instantanément, et sans effort physique, l’ensemble du groupe en configuration plus ou moins nombreuse. Mais aussi d’être pliants, tout en étant très confortables, ce qui permettait d’optimiser l’espace disponible pour les exercices, en fonction de ceux-ci et du nombre de participants. Un dispositif à retenir donc.
L’espace peut aussi être considéré comme un support de production des espaces libres sur les murs permettant, tout au long des journées, de collecter les contributions écrites des participants sur des sujets ouverts – rapprochement fécond, sur le thème de l’ouverture, entre la forme (écrire librement sur un espace libre) et le fond (peu de consignes).
Et on peut aussi utiliser l’espace pour sortir du cadre, et l’exprimer sur le fond comme sur la forme. Ainsi ce groupe qui, lors d’un exercice utilisant des rubans de couleur à coller sur le sol pour partager des illustrations et des messages, avait réussi à attacher l’extrémité d’un des rubans au plafond, signifiant ainsi une dynamique de croissance rapide…
Plus cadré, et à l’autre extrémité du spectre « ludique-sérieux » – et encore, pourrez-vous penser -, on trouvait l’utilisation de la facilitation pour construire collectivement un planning de projet.
Tâche on ne peut plus « rationnelle » ? Sauf si on prend en compte le facteur humain, qui fait que l’appropriation et l’engagement tiennent aussi à la capacité de chacun à apporter sa pierre à un projet commun, et pour des « raisons » qui ne sont pas que rationnelles.
Production commune, et lieu de convergence des propositions : faciliter le travail collaboratif, donc, sur la forme comme sur le fond. C’est pour ma part un dispositif que j’ai parfois utilisé, avec le bénéfice complémentaire de pouvoir faire apparaître, visuellement, les points délicats d’un « chemin critique », et de les résoudre ensemble.
Et cet exemple illustre également ce que j’évoquais en introduction : la facilitation peut être faite pour produire un « livrable » (ce qui est la plupart du temps demandé, et ce à quoi je m’attache aussi)… Mais elle peut l’être aussi pour conduire à un effet beaucoup moins tangible.
Le pouvoir des conversations, et des questions
Car la facilitation est aussi vocation à susciter des conversations. A deux, trois ou plusieurs…
Et ces conversations ne conduisent pas toujours à des « productions » tangibles. Ce qui à la fois peut rebuter certains clients, qui mesureraient la qualité d’une animation au volume de pages produites, mais aussi conduire à des pratiques de facilitation peu professionnelles, car peu attentives aux bénéfices réels. Un chemin délicat, donc.
Mais converser, y compris sur des sujets difficiles, voire clivants, c’est le premier pas. Un premier pas qui coûte parfois, difficile. Mais qui, in fine, libère. Et enrichit toutes les parties prenantes. Une pratique profondément démocratique, la facilitation, vous dis-je !
Converser enfin, c’est aussi poser des questions. Et c’était d’ailleurs la thématique d’un des ateliers. L’animateur, émouvant, expliquait que, souffrant d’une impossibilité physique l’empêchant de lire attentivement, il avait été conduit à apprendre en posant des questions…
Et des questions, il en existe de multiples… Ouvertes, fermées, mais pas seulement…
« C’est une bonne question », d’ailleurs… c’est une remarque que j’entends dans les conversations avec mes clients et les parties prenantes des projets que j’accompagne, et qui témoigne de la valeur ajoutée des interventions des facilitateurs, coachs ou consultants. Car pour écouter, il faut questionner. Et réciproquement.
Et c’est en soi un autre bénéfice de ces techniques de facilitation. Que l’on s’arrête là, pour laisser notre interlocuteur poursuivre sa réflexion – c’est là où la facilitation se connecte au « coaching »… - ou que l’on poursuive au regard des éléments recueillis, avec sa casquette de « consultant » en conduite du changement, c’est toujours une démarche de « facilitation ».
Retour à l’humain
Alors, en ces temps d’accélération des outils dits d’intelligence artificielle – pour l’instant beaucoup plus du traitement massif de données qu’autre chose -, on ne pouvait échapper au questionnement technologique de la facilitation.
Déjà il y a plus de dix ans, nous avions vu émerger, lors des réunions IAF, les outils proposés pour de la facilitation à distance, grâce aux nouvelles technologies… Et la crise sanitaire avait vu l’explosion du marché, avec de multiples outils permettant l’utilisation des écrans, y compris dans des salles de réunion.
Pour ma part, je n’ai jamais été adepte de ces outils… Ne serait-ce que, comme pour la lecture sur écran ou sur papier, j’avais l’intuition que l’appropriation des messages n’était pas la même. Et les neurosciences, tout comme le marché, ont confirmé cette intuition.
Des béquilles, des relais… comme le téléphone ou la messagerie. Mais pas des substituts à une vraie interaction.
Et de même que les entreprises reviennent sur des accords de télétravail établis trop rapidement, d’une façon trop bureaucratique et rarement adaptée aux spécificités des métiers, des situations et des équipes, on en revient aux réunions en « présentiel » . Un néologisme particulièrement cruel d’ailleurs puisqu’il signifie, en creux, que les réunions à distance sont donc « absentielles » - que ce soit derrière un écran noir ou tout simplement, dans sa tête… (oui, je sais, on parle plutôt de « distanciel », mais l’opposé de présence est plus absence, quand la distance s’oppose à la proximité).
Alors l’IA ? Allait-on assister, lors de cette réunion, à la présentation d’outils magiques adossés au traitement de données ?
Les facilitateurs semblent désormais, et c’est heureux, vaccinés contre les fantasmes technologiques – et ce n’était pas une question de connexion wifi, pour répondre à ceux qui, méprisants et/ou ignorants, penseraient que la Roumanie ne dispose pas des moyens techniques adaptés. Et parmi les sponsors de l’événement présents, aucun n’était là pour vendre une solution magique – un signe intéressant également.
Les sessions dédiées à l’IA permirent en réalité de partager des inquiétudes, certes. Mais aussi de formuler ensemble des convictions et des arguments pour affirmer que, quelque soit la puissance de calcul des nouveaux outils, et de l’apport du traitement de données aux démarches collectives, l’intelligence humaine demeure à même de conserver sa spécificité et son avance. Et les interactions qu’organisent et animent les facilitateurs, de vrais leviers de mobilisation.
Ne serait-ce aussi que parce que l’esprit humain aime aussi s’amuser.
Et les experts de la « gamification » étaient également présents à Bucarest. Avec des cartes, des jeux de rôles, et des personnages et objets qui, à l’instar des métaphores utilisées dans certaines pratiques conversationnelles, aident à faire le pas de côté qui permettra de franchir l’obstacle, de regarder au-delà, ou d’exprimer un message, au-delà des mots.
De la générosité, aussi
Une prédominance de l’humain sur les machines aussi, parce que l’humain sait être généreux, à la différence des machines à calcul qui ne restituent qu’une partie des savoirs et des énergies qu’elles ont accumulés.
Et la générosité, c’est aussi ce que j’ai trouvé, depuis le début, dans ces communautés de facilitateurs. Alors bien sûr, ce n’est ni universel ni systématique. Mais c’est prégnant, tant nombre de facilitateurs aiment à partager, gratuitement, leurs compétences. Parfois pour vendre leurs services, parce qu’on ne vit pas seulement d’eau fraîche.
Car quand ils le peuvent, comme Henri Lipmanowicz qui a formalisé les Liberating Structures après une carrière réussie, et les a offertes au plus grand nombre, ils le font.
Et ces trois jours organisés par l’IAF-EME témoignaient aussi de cette générosité partagée, avec un prix d’entrée très réduit, une logistique aux petits soins, et un accueil d’une grande bienveillance, pour tous.
Mais, en ces temps de tensions économiques extrêmes, cette générosité intrinsèque pose une question très prégnante : « C’est une bonne situation, ça, facilitateur » ?
La facilitation en crise ?
Nous étions plus d’une centaine. Une majorité de membres de l’IAF, mais aussi d’autres facilitateurs, puisque les réunions sont toujours ouvertes à tous. Un tiers environ venait donc de Roumanie. Les autres d’ailleurs. Italiens et Allemands étaient venus en force. Comme, traditionnellement, les pays du nord de l’Europe. Mais très peu de Britanniques. Et j’étais le seul Français.
Cette absence n’était pas due au manque d’intérêt du programme, ni au plaisir de se retrouver. Et pas non plus à la surcharge des agendas. Mais tout simplement aux tensions économiques extrêmes que vivent beaucoup de facilitateurs et qui conduisent à réduire tous les frais excédentaires – ce que cette réunion n’était pas – mais aussi à s’interroger sur les investissements à réaliser.
De mon point de vue, et à la différence de la réunion de Berlin, cette session a été assurément un investissement réussi. Mais j’avais pris un risque.
Certains se demandent donc si la facilitation est en crise. Car nombre de facilitateurs, y compris des plus réputés, sont contraints de mettre fin à leur activité.
Il est certain que les incertitudes que vivent les entreprises françaises avec les tribulations gouvernementales, et leurs conséquences sur les budgets et donc la fiscalité, les conduisent à faire le dos rond, à attendre demain… Mais pour combien de temps ?
Et puis les prestations de facilitation sont-elles des dépenses superflues ?
C’est le propre de toutes les prestations intellectuelles de qualité, que d’attirer de nombreux impétrants. Pour de bonnes raisons – l’envie de promouvoir les valeurs qui sous-tendent les démarches d’intelligence collective. Et pour de moins bonnes – s’enrichir… car au tarif des prestations de facilitation, on vit mais on ne s’enrichit pas…
Et c’est pourquoi tous ceux qui s’engagent dans ces métiers doivent impérativement s’inscrire dans une dynamique de professionnalisation continue. Ce qui a toujours un coût, et notamment pour ce qui est des formations plus académiques. Mais un investissement indispensable, au risque de se faire rattraper et dépasser, et de ne plus se différencier.
Mais la crise de la facilitation tient peut-être à un autre facteur, celui de nos sociétés qui regardent de plus en plus vers les pratiques totalitaires, qu’elles soient liées aux outils du traitement de l’information, ou tout simplement des pratiques très humaines… Qui sont donc très éloignées des valeurs démocratiques que promeuvent les pratiques de facilitation.
La facilitation, décidément une pratique politique.
La localisation de cette nouvelle édition de la réunion de l’IAF-EME avait toute son importance. En tous cas pour moi, qui suis sensible à cette Europe centrale et orientale qui s’est libérée de la tyrannie soviétique il y a 35 ans – une histoire à hauteur d’hommes, pour beaucoup. Et qui est à nouveau menacée, par des agressions directes ou par la mise en place de gouvernements autoritaires.
Il faut d’ailleurs se souvenir que la réunion de l’IAF-EME d’octobre 2014 (« Facilitation reloaded ») prévue à Moscou avait été organisée à la hâte à Copenhague, pour protester contre l’invasion de la Crimée au début de l’année, et ne pas cautionner, par nos pratiques démocratiques de facilitation, le régime meurtrier de Vladimir Poutine.
Une réunion de l’IAF à Bucarest, cela avait donc du sens, beaucoup de sens.
Surtout pour un Français, au regard des liens anciens entre nos deux pays. Et pas seulement parce qu’une des pâtisseries réputées porte le nom d’un maréchal célèbre (Joffre) puisqu’inventée en son honneur (et quel merveilleux chocolat !)
Pour la tradition francophone qui perdure, en dépit du peu d’efforts que l’action publique semble y consacrer, aussi.
Le 21 décembre 1989, Nicolae Ceaucescu prenait la parole ici... quelques heures après, tout s'enchaînait
Parce que le renversement du régime des Cauesescu avait été un des moments les plus violents et les plus médiatisés de cette période de libération des peuples européens.
Parce que aussi, malgré la menace qui plane sur le territoire et que la France continue à défendre, avec les forces militaires de la mission Aigle, le pays continue à se moderniser, petit à petit. A s’inscrire dans une dynamique d’ouverture, pour retrouver les liens avec l’autre partie de la vieille Europe.
Enfin, et parce qu’il existe des menaces plus indirectes, parce que la Roumanie a échappé cette année à une tentative d’ingérence étrangère dans le processus électoral, à grands coups d’outils numériques mis au service d’une volonté de puissance très humaine, elle. Et que la résilience des sociétés démocratiques tient aussi à savoir s’affranchir des seuls écrans pour retrouver la force des conversations – ce qui devrait être le fond de nos régimes parlementaires, qui semblent aujourd’hui happés par le goût et la pratique de l’anathème.
Alors, il se trouve qu’un des ateliers de ces journées portait sur un contexte très particulier de facilitation, puisque deux collègues venus d’Oman (oui, la réunion était celle de notre « chapitre » IAF – Europe Middle East !) organisaient un atelier sur « la facilitation pour les souverains »… Témoignant des particularités d’animer des séquences de facilitation pour l’administration et l’environnement d’un souverain – et parfois le souverain lui-même ! Avec ses contraintes, notamment, liées au protocole et à l’étiquette (je n’avais jamais pensé aux différences entre les deux). Mais peut-être pas seulement.
Et ce fut passionnant…
Car confirmant à nouveau que la facilitation est décidément une pratique très politique.
PS : les photos illustrant cet article ont été réalisées par mes soins, pour certaines, mais pour la plupart par l'équipe de l'IAF Romania - International Association of Facilitators - Romanian Chapter, animée par Bogdan Grigore qui trouvait aussi le temps, en plus de l'animation de l'événement, de prendre des photos, par Silvia Bobariu et Rares Gireada, et d'autres participants.
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