Publié le 20 Février 2026
Dans son discours du 20 janvier 2026, le Premier ministre canadien, Marc Carney, a parlé de « rupture », pour s’adapter au monde « tel qu’il est ». Est-ce vraiment une rupture ou une nouvelle évolution ?
L’Alliance Atlantique a connu de nombreuses crises et le « transfert du fardeau » au cœur de la transformation en cours, n’est pas une question nouvelle puisqu’elle a été évoquée dès sa création. Mais il est vrai que ce « transfert », tel qu’il se présente, concèderait plus ou moins d’autonomie aux Européens. Ce qui peut ressembler, pour les acteurs concernés, à des injonctions contradictoires : « faites tout seul, mais pas sans nous ».
Raymond Aron appelait d’ailleurs déjà, en 1975, « mon ami le Secrétaire d'État américain (Henry Kissinger, nda) (qui) n'aurait qu'une lecture à faire, à savoir celle des livres qu'il a écrits lorsqu'il était professeur à Harvard » pour lui demander, à l’époque, d’avoir une attitude plus bienveillante envers le Marché Commun.
Le professeur Pierre Melandri décrivait quant à lui la fin des années 1990 comme le passage, du point de vue américain, du « nouvel atlantisme » souhaité par le secrétaire d’Etat américain James Baker à une alliance « lite », celle de Georges W. Bush: « du coup, aussi, plus que jamais, les Américains ont paru vouloir à tout prix empêcher l’émergence d’une Europe unie susceptible de menacer une unipolarité érigée en panacée».
L’Alliance vit des changements importants, certes. Mais s’il y a « rupture » c’est peut-être surtout dans le style de certains, dans cet univers dans lequel on se portait des coups, mais de façon policée.
Personne, sauf Poutine et ses sbires, ne souhaite vraiment la fin de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Elle doit donc, pour s’adapter au monde « tel qu’il est », et non pas « tel que nous aimerions qu’il soit », réussir sa transformation.
Alors, puisque l’OTAN doit se transformer, préférons-nous une transformation subie (passer par exemple dans un modèle « Pacte de Varsovie ») ou une transformation choisie (retrouver l’esprit et les fonctionnements de la solidarité euro-atlantique) ?
La proposition développée ici est qu’il est possible de transformer l’OTAN tout en restant fidèle à sa vocation et à l’esprit de ses fondateurs, en la faisant évoluer pour répondre aux attentes plurielles de ses membres. Et ceci en s’appuyant sur certains fondamentaux du Pacte Atlantique, comme on l’appelait dans les années 50, en se rappelant sa « raison d’être » et en adaptant ses fonctionnements à ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une dynamique collective.
Deux types d’arguments seront présentés ici en appui de cette proposition.
Certains seront issus de mes expériences professionnelles de la conduite des transformations dans les organisations.
Et à la différence d’Olivier Schmitt, je pense qu’il est possible d’appliquer certaines pratiques des organisations « civiles » à la transformation de l’Alliance.
Tout d’abord parce que l’OTAN est une alliance politico-militaire, et pas seulement militaire. Et aussi parce que le monde militaire a, malgré sa nature si particulière dans ses missions de combat, de nombreuses similitudes avec les organisations civiles.
Citons à titre d’illustration l’article du magazine DSI du mois de janvier, dans lequel Laure Bardiès rappelle, dans l’ouvrage de Marc Bloch sur les raisons de la défaite, « les aspects les plus prégnants de la bureaucratie militaire ». Car la « bureaucratie » et ses effets sont des points communs à toutes les grandes organisations, qu’elles soient militaires ou civiles
De façon plus légère, Thibault de Montbrial notait, en présentant le livre d’Hervé Pierre sur André Beaufre à l’IFRI, que, « dans les armées, ça grenouille aussi »… comme dans beaucoup d’organisations humaines. Et les lecteurs engagés dans la vie de ces organisations auront sans doute d’autres exemples, ainsi que j’ai pu moi-même les vivre
Les autres arguments proviennent du passé et du présent des associations euro-atlantiques réunies au sein de l’Association du Traité Atlantique (ATA), dont la branche française est l’Association Française pour la Communauté Euro-Atlantique (AFCEA). Une association qui s’inspire notamment, dans ses fondements historiques, de l’action de Georges Bidault pour le volet politique, qui fut avec le Britannique Bevin, l’un des artisans majeurs de l’Alliance, de Raymond Aron sur le plan philosophique, ou de celle du général André Beaufrepour le volet militaire.
Ceux qu’Olivier Zajec évoquait dans le podcast « La Loupe » en décembre 2025, pour qui «l’Alliance Atlantique, ce n’est pas réductible à l’OTAN, c’est une alliance civilisationnelle, c’est une communauté de destin. Nous partageons des valeurs, une culture, une histoire avec les Etats-Unis ».
Sortir de la discorde, ou plutôt la dépasser, en s’appuyant sur l’article 2
L’article 2 du Traité de Washington - promeut la dimension économique de l’Alliance et, plus largement, le dialogue entre les membres signataires. On se souviendra qu’il est appelé « l’article canadien » car il a été introduit à la demande de Lester Pearson, secrétaire d’Etat, qui considérait que la coopération politique et économique supprimerait les causes de guerre – une conviction que l’on retrouvera de l’autre côté de l’Atlantique chez les militants de la construction européenne.
. Quant à l’article 4, il évoque également la nécessaire consultation entre les membres, mais en cas de menace directe sur leur intégrité territoriale, leur indépendance politique ou leur sécurité.
Constitué en mai 1956 pour donner corps à ces deux articles, le « Comité des Trois » aboutit en décembre au « rapport des Trois Sages », qui acte la nécessité d’élargir la coopération et, très concrètement, le recours à la « discussion collective préalable » entre les membres de l’Alliance, au-delà des seuls aspects militaires. Et ceci alors quelques jours après l’issue de la crise de Suez.
Pourtant, ce qui a été mis en avant dans « le rapport des Trois », et la seule dimension qui a été réellement mise en œuvre, est l’institutionnalisation de la coopération scientifique et technique (et encore, il s’agit d’un domaine peu connu en dehors des spécialistes concernés).
Peut-être une évolution de l’Alliance serait donc de mettre en œuvre, enfin, l’article 2, pour accompagner le « transfert du fardeau ». Ceci renforcerait et s’appuierait sur ce qui fait la force de l’Alliance, à savoir tout ce qui dépasse les seuls calculs mercantiles, dans l’esprit des propos que tenait Raymond Aron en 1975, lors de l’assemblée générale de l’Association du Traité Atlantique (ATA): « le problème de l'Alliance Atlantique (et je dirai même le problème d'aujourd'hui), c'est de transformer, de transfigurer l'interdépendance de fait en solidarité morale et politique ».
Des acteurs pour dépasser les tensions actuelles : les associations euro-atlantiques
Lorsque, dans une organisation, on rencontre une difficulté dans un projet ou un fonctionnement, le réflexe habituel est de se focaliser sur cette opposition et sur les personnes qui semblent l’incarner.
C’est ce qu’on appelle en langage de consultant « le syndrome de la pie ». Qui se jette sur ce qui brille. Alors que, pour dépasser les blocages, il est plus efficace de passer plus d’attention sur ce qui réunit, passer plus de temps et d’énergie avec ceux qui veulent avancer ensemble, pour bénéficier de l’intelligence collective et des moyens que chacun apporte, pour entraîner ceux qui hésitent et conduire, in fine, les plus réticents à suivre, volontairement ou par effet d’entraînement, le mouvement commun.
Cette dynamique dans l’Alliance peut être menée avec des parties prenantes soumises à moins de contraintes que les institutions, comme les associations euro-atlantiques : des organisations trop peu étudiées.
Dès le début des années 50, des associations de volontaires ont été créées dans chacun des pays membres pour promouvoir les buts et les réalisations de l’Alliance Atlantique. Souvent à l’initiative de personnalités civiles et militaires engagées dans la création de l’OTAN.
En 1954, les premières se sont regroupées au sein de l’ATA, pour être rejointes par des associations dans chacun des pays membres mais aussi dans les pays associés.
Et jusque dans les années 2000, le « Manuel de l’OTAN » reconnaîtra l’ATA et chacune des associations nationales comme faisant partie de ses « organisations volontaires » puis « parlementaires et non-gouvernementales » aux côtés de l’Eurogroupe (1968-1994), de la CIOR (Confédération Interalliée des officiers de réserve) et même de l’Assemblée Parlementaire de l’OTAN.
Tout au long de ces années – mais c’est là une déclaration de ma part, pas une preuve académique -, et grâce aux relations qu’elles entretenaient entre elles, elles ont contribué au dialogue entre des décideurs engagés. Anciens et futurs décideurs politiques, experts diplomatiques et militaires, acteurs économiques : tous ont contribué, par des relations informelles mais bien réelles, à maintenir un lien et donc la cohésion de l’Alliance, y compris lors de périodes de tensions entre États membres.
Ces associations sont de natures très diverses.
L’ATA, c’est, pour reprendre les mots d’Amélie Zima « un réseau de lobbies nationaux », notamment tourné vers les opinions publiques : « elle agit tant au niveau transnational, auprès de l’OTAN, que national en direction des États membres, candidats ou partenaires ».
Certaines annoncent dans leur nom le lien avec le Traité Atlantique quand d’autres affichent une dimension « atlantique » qui va au-delà du traité lui-même. D’autres encore expriment dans leur objet une « Communauté Atlantique », voire « Euro-Atlantique », conférant ainsi une densité toute particulière à leur engagement.
Dean Acheson, le secrétaire d’État américain qui créera l’Atlantic Council of the United States (ACUS), comme branche nationale de l’ATA, avait énoncé, lors de la signature de celui-ci, que le traité Nord Atlantique était le fruit de trois cent cinquante ans d'histoire : «There developed on our Atlantic coast a community, which has spread across the continent, connected with Western Europe by common institutions and moral and ethical beliefs. Similarities of this kind are not superficial, but fundamental »
De ce côté de l’Atlantique, la Revue Défense Nationale (RDN) avait republié en 2012 un de ses articles de 1953, à la signature de Claude-Edmond Doors (un pseudonyme), qui exprimait également cette vocation : « La communauté atlantique ne sera pleinement efficace que si, d'une part, les Européens ont compris la nécessité de s'appuyer sur les Etats-Unis en attendant d'être assez forts pour se soutenir eux-mêmes, et si les Etats-Unis comprennent, de leur côté, qu'ils ont besoin de l'Europe non pas seulement militairement et territorialement mais bien plus encore spirituellement pour y trouver des raisons de penser et d'agir au-delà des horizons de la technique et de l'économie pures. Il y a là un problème urgent d'action psychologique entre alliés et amis ».
Ces associations sont méconnues, comme le sont ceux qui les animent. Et peu d’ouvrages les évoquent.
Jenny Raflik est une des rares à le faire,dans son remarquable ouvrage consacré à l’OTAN et à la IVe République : « Quelques intellectuels font vivre également cette Communauté atlantique au sein d’associations diverses, la plus importante étant l’AFCA, créée en 1954… Des conférences sont données dans ce cadre associatif par des militaires de haut grade ou des intellectuels connus, afin de diffuser les idées atlantistes ».
Amélie Zima, qui s’intéresse à la période plus récente, les décrit comme suit: « un même profil se retrouve souvent : un individu multipositionné, diplômé du supérieur, disposant d’un réseau pouvant être mis à disposition de l’association. Le profil des membres est donc celui d’un insider, ce qui ancre le caractère élitiste de ces associations. L’objectif n’est pas d’avoir le plus grand nombre d’adhérents mais des individus susceptibles par leurs qualités de trouver des points d’accès leur permettant d’influencer les processus de décision ou d’y participer ».
Une étude de la composition de ces associations, tant en France que dans les autres pays membres, et la pratique de leurs activités, laisse cependant une impression différente. Elles rassemblent en effet des influenceurs de haut niveau qui, sans doute, ouvrent des portes et facilitent des synergies. On y trouve également des experts qui apportent leur savoir pour produire des contenus et intervenir dans des colloques; mais aussi des membres bénévoles qui apportent du temps, de l’énergie et d’autres compétences pour réaliser d’autres types d’actions.
On pouvait par exemple le remarquer sur les panneaux de l’exposition que l’AFCEA avait conçue pour le Souvenir Français, et avec leur soutien, sur « la France et l’OTAN », à Paris, en janvier-février 2026, et qui citaient des contributeurs de profils plus variés
Et si Amélie Zima suggère aussi que « la limite de ces organisations consiste en l’absence de réelle influence sur le processus de décision », elle rappelle néanmoins dans un autre livre, relatif à l’adhésion de la Hongrie, de la Pologne et de la République tchèque à l’Alliance Atlantique, que ces associations furent utilisées comme des leviers d’influence sur les opinions publiques et la vie politique.
Elles n’ont sans doute pas d’influence formelle sur des décisions politiques. Mais une étude approfondie des activités passées et actuelles de ces associations permettrait sans doute de révéler quelques actions de pédagogie voire d’influence sur l’environnement de ces décisions, et sur les décideurs eux-mêmes, même si cela est souvent très difficile à démontrer factuellement.
Comment les associations peuvent contribuer à la transformation de l’Alliance : le rôle de marginal sécant
Ces associations euro-atlantiques peuvent servir de levier de transformation pour l’organisation et son écosystème en jouant leur rôle, qui dépasse celui de simples sous-traitants ou de compléments des services de l’OTAN.
Pour cela, leur principal atout est leur qualité de « marginal sécant » : un atout puissant pour susciter des transformations réussies.
Selon Crozier et Friedberg, la position de marginal sécant est celle de « l’acteur qui est partie prenante dans plusieurs systèmes d’action en relation les uns avec les autres et qui peut, de ce fait, jouer le rôle indispensable d’intermédiaire et d’interprète entre des logiques d’action différentes, voire contradictoires ».
Pourtant, un « acteur » n’est pas seulement un intermédiaire et un interprète, mais aussi quelqu’un qui agit et peut donc transformer son environnement.
Marginaux sécants, les membres des associations le sont souvent à titre individuel.
Comme ces diplomates, ces militaires, ces décideurs d’entreprises en poste ou en retraite, qui demeurent partie prenante de leur corps social d’origine, même après leur départ, mais aussi dans la dynamique associative.
Et si la notion de marginal sécant s’applique d’abord aux individus, on peut en étendre la qualité aux organisations que sont les associations.
Parce que de par la diversité de leurs membres, liés par un objectif commun, elles sont à même de nourrir des synergies entre leurs expertises et leurs mondes d’appartenance, au sein d’une association nationale et dans le réseau international qui les rassemble.
Et en matière de capacité d’adaptation et de résilience face aux crises, cette diversité est un atout majeur.
A propos des relations inter-organisationnelles, entre institutions et associations
Dans le monde anglo-saxon, pour décrire l’action des « associations », on parle « community and voluntary sector » : ce qu’on appelle aussi le « troisième secteur » pour le distinguer du secteur public et du secteur privé à but lucratif, proche de ce que, en France, on peut parfois appeler « la société civile » - à ceci près qu’une association est aussi une forme légale d’organisation.
Mandell et Keast donnent trois critères pour caractériser les « VCO » (voluntary and community organizations) :
- Des personnes qui agissent volontairement pour réaliser des objectifs partagés, selon le « principe d’association » de Tocqueville ;
- Des structures qui ne cherchent pas à faire de profit (même si certains détournent parfois cette caractéristique au profit d’un objectif lucratif personnel);
- Des structures régies par un fonctionnement démocratique (des représentants élus).
Ce "troisième secteur", pour ce qui touche aux relations entre le monde associatif et celui des institutions, est peu étudié dans le domaine des relations internationales. Mais les études dans le champ du social, de l’éducation ou des « communautés » peuvent inspirer des recherches ultérieures.
On y trouve deux formes de relations : « verticale », hiérarchique, ou bien « horizontale », partenariale.
Dans certains cas, les associations sont des « sous-traitants » de l’action publique, qui leur délègue un certain nombre d’actions – ne serait-ce qu’au nom du principe de subsidiarité.
Dans d’autres cas, il s’agit d’une relation de collaboration voire de complémentarité. Notamment quand les services publics sont démunis et que le monde associatif peut apporter sur des financements privés, ou tout simplement l’engagement de ses bénévoles.
On constate aussi, parfois, des relations de concurrence : une concurrence réelle, mais plus souvent perçue par des organisations publiques qui peuvent considérer que le domaine est de leur ressort exclusif, par légitimité ou par privilège. Ou parce que, du fait de l’action de ces acteurs externes, elles se sentent remises en question dans leurs habitudes. Parce que, et de nombreux exemples en témoignent, en particulier dans le champ social et communautaire, les associations peuvent aussi contribuer à faire évoluer le système en proposant des innovations : des innovations pas toujours bien perçues, pour les multiples « raisons » connues de la « conduite du changement ».
Dans le champ des relations entre organisations dans le domaine des relations internationales, on trouve très peu d’études. Exceptions notables, les travaux d’Ulrich Franke, qui formule un modèle intéressant pour étudier les interactions entre les structures, les process et les individus : des « structures » au sens organisationnel mais aussi physique d’ailleurs. Ce qui permet de comprendre et mettre en œuvre les transformations sous tous leurs aspects, du plus immatériel au plus physique – et ceci peut avoir beaucoup d’importance tant pour les processus de l’organisation elle-même que pour les acteurs concernés (on pensera par exemple aux transformations qui visent à supprimer, regrouper ou créer des entités, avec toutes les conséquences auxquelles cela conduit).
La capacité transformative des associations, parce qu’elles sont en relation avec les institutions, est donc bien réelle.
Cela ne va pas de soi lorsqu’on considère la conduite du changement seulement sous l’aspect des process. Pourtant, la dimension relationnelle est un levier particulièrement précieux et efficace pour susciter et accompagner des transformations, que ce soit pour les individus, les collectifs ou les organisations.
Accompagner et faciliter la transformation de l’Alliance (et le transfert du fardeau) – les contributions possibles des associations euro-atlantiques
Olivier Zajec exprimait lors d’un colloque consacré aux évolutions de l’OTAN il y a quelques années, une difficulté fréquente à ces questions : « il semble parfois à certains qu’il suffit de bien raisonner pour se faire entendre ».
Alors que cela ne suffit pas, évidemment car ainsi que je le dis souvent : « Une fois qu’on sait… comment on fait ? ».
Une première contribution possible de ce monde associatif touche au maintien du dialogue entre les parties prenantes, y compris lorsque les gouvernements s’affrontent .
Parce que, comme Raymond Aron l’écrivait déjà en 1963 à propos de ce sujet de la « discorde atlantique » : « il ne serait pas raisonnable de supposer le pire ». Et il précisait : « quand on aura renoncé, d’un côté et de l’autre, à supposer le pire – que le général veut détruire l’Alliance atlantique ou que les États-Unis songent à abandonner l’Europe – rien ne sera encore réglé. Du moins, un climat de dialogue sera restauré ». Maintenir le dialogue, donc, par des canaux complémentaires.
Mener ces conversations, c’est aussi contribuer aux nécessaires transformations des organisations et des relations, y compris dans des situations difficiles, en réunissant des acteurs engagés au profit d’un même objectif, les associations de véritables lieux de conversation. Plus encore que des think-tanks qui, la plupart du temps, produisent seulement – et c’est leur vocation – des dires d’experts.
Et les conversations transforment. D’ailleurs, si dans la « polarisation » actuelle, beaucoup refusent des conversations avec ceux qui n’ont pas le même avis qu’eux, c’est sans doute par peur d’être transformés par les arguments de leurs interlocuteurs.
Cette vertu transformative des conversations, pourrait, par exemple, s’appliquer à :
- Rapprocher les points de vue sur la guerre entre deux traditions, alors que nous vivons une guerre hybride, et qu’en Ukraine fait déjà rage une guerre de haute intensité;
- Aider à dépasser les tensions financières, voire comptables, en rappelant aussi la force de tout le reste. Ne serait-ce que parce que les morts que les pays de l’Alliance ont donnés dans les opérations en Afghanistan[A20] , qui répondaient à l’agression du 11 septembre 2001 contre le territoire et la population des États-Unis, n’ont pas de valeur monétaire ;
- Prendre également en compte le fait qu’on ne s’engage pas seulement pour des raisons financières. Car même le plus mercantiliste des acteurs peut être sensible à d’autres leviers du modèle MICE – l’ego par exemple… Des dimensions que les conversations permettent d’identifier pour y apporter des satisfactions, dans le cadre d’une négociation difficile.
Une deuxième contribution possible pour ces associations touche à la résilience de nos sociétés et à celle de l’Alliance. Cette résilience est souvent vue, à l’OTAN comme ailleurs, au travers d’aspects matériels, logistiques et technologiques – et le dernier rapport sur le sujet en témoigne. Pourtant, la résilience, et les nouvelles approches de la sécurité industrielleen témoignent : ce sont surtout des facteurs organisationnels et humains.
Cette résilience qui naît des complémentarités, c’est celle qu’a démontrée l’Ukraine face à l’invasion russe, quand des structures autonomes, et la population en général, se sont mobilisés pour compléter et appuyer les forces gouvernementales, mais aussi les aider à se transformer pour faire face, autrement.
L’OTAN travaille à ces synergies entre organisations civiles et militaires, et les associations doivent être, par nature, engagées dans ces travaux. Car ne serait-ce qu’en raison de leur qualité de « marginales sécantes », elles peuvent contribuer à une meilleure connaissance mutuelle et donc à un véritable « partage du fardeau » dans notre monde de plus en plus hybride, qui rassemble les dimensions diplomatiques, militaires et civiles.
Enfin, elles peuvent peut-être aussi contribuer à prendre en compte des approches plus globales des « opérations psychologiques » : un sujet autrefois controversé dans notre pays mais qui, peut-être, revient à l’ordre du jour, petit à petit, notamment avec la « guerre cognitive ». À condition de considérer ces actions comme des contributions au dialogue, y compris avec des parties prenantes et des personnalités difficiles. Ce qui peut être « la guerre avant la guerre », ou plutôt « les conversations plutôt que la guerre ».
Ce qui rejoint la résilience de l’ensemble.
Quelques conditions de succès
Il est des conditions qui tiennent aux associations elles-mêmes.
L’association « ombrelle » (l’ATA) doit, elle aussi, se transformer. Car si on pouvait concevoir la nécessité d’avoir une « tête » très structurée il y a encore 30 ans, pour centraliser et diffuser l’information, le développement de l’internet et les pratiques de communication en réseau remettent en cause les relations « verticales », au profit plutôt d’une plus-value attendue dans l’animation du réseau humain et des synergies.
Ces associations euro-atlantiques doivent, quant à elles, conserver une de leurs caractéristiques majeures : fédérer des acteurs bénévoles.
Car à se doter de trop de permanents en développant le « salariat associatif », elles risquent de décourager les bénévoles, et donc de perdre les atouts des « marginaux sécants » à la fois engagés dans la vie des organisations et dans la dynamique associative.
S’en tenir à cette dimension d’engagement bénévole, ce sera aussi une façon de résister à la tentation pour ces associations de s’institutionnaliser et donc de perdre les caractéristiques qui font leur utilité. Comme l’ont fait par exemple les associations des États-Unis (ACUS) ou de Slovaquie (Globsec), devenues des « think tanks » reconnus au périmètre d’intérêt élargi, mais qui ont ainsi perdu leur nature associative et donc leur utilité propre.
Il est aussi une condition qui tient aux institutions : accepter les associations comme des marginales sécantes, et donc des partenaires particuliers, et pas comme des sous-traitants, et encore moins des concurrents.
Ces relations de partenariat existent dans le champ social, au cœur des politiques publiques de nos pays occidentaux. Alors pourquoi pas dans le champ de la sécurité et des relations internationales : ce domaine qui permet, d’une certaine façon, de garantir la pérennité de ces politiques publiques ?
Mais pour cela, les institutions nationales et l’OTAN devront s’adapter, accepter et appuyer, tant dans leurs postures que dans leurs pratiques, ces acteurs volontaires qui ne sont pas liés hiérarchiquement à leur structure administrative mais contribuent aux objectifs et à la cohésion de l’Alliance.
Cela peut passer aussi par ce qu’Olivier Zajec décrivait, lors du colloque de 2011 déjà évoqué, comme une « manœuvre RH » de long terme. Destinée, dans son intervention, à promouvoir le point de vue français dans l’OTAN, mais que l’on pourrait utilement ouvrir, au-delà de l’organisation formelle, à l’éco-système dont font partie les associations euro-atlantiques, avec un engagement bénévole à leur profit.
Enfin, et pour tous, c’est ce que Mandell et Keast décrivent comme la nécessité d’avoir des compétences pour un nouveau management (« new management skills »), décrit comme suit: « le besoin d’établir des structures flexibles et adaptables, une prise de decision non hiérarchique et participative, construire des relations basées sur le respect mutuel, la compréhension et la confiance, le renforcement des capacités pour définir une mission essentielle, pour construire le consensus et gérer les conflits »
Ce sont là des compétences toutes autres que les seuls changements qui accompagnent les nouvelles technologies, et qui sont bien plus que des « modernisations » de l’existant.
Ce sera pour beaucoup de parties prenantes une vraie transformation « culturelle », qui touche au-delà des seules organisations, à beaucoup de fondamentaux ancrés tant dans les perceptions, convictions et habitudes individuelles que dans les fonctionnements collectifs transmis consciemment et inconsciemment dans les organisations, au fil des décennies.
Et parce qu’elle touche à des fondamentaux, elle sera difficile. C’est d’ailleurs peut-être en ce sens qu’on pourra parler de « rupture » : pas dans ce qui nous réunit mais dans la façon dont nous animons les collectifs – et dans le cas de l’OTAN, au service de notre sécurité commune.
Notre monde n’est décidément plus celui des années 40, post-taylorien, avec ses modèles de pensée, d’action et d’organisation.
C’est pourquoi l’action associative, avec le potentiel d’innovation et d’impertinence de ses parties prenantes et ses capacités de mobilisation collective, peut être une contributrice notable des transformations nécessaires.
De même que, dans le monde civil, les grandes organisations s’adaptent aux défis de leur environnement et à leurs marchés en travaillant étroitement avec leur éco-système, qui les conduit et les aide à se transformer, plutôt qu’en s’enfermant dans leurs certitudes, leurs habitudes et leurs rigidités.
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