Publié le 29 Août 2020

La libre concurrence est-elle une guérilla ?

Que ce soit par ouverture à la concurrence de marchés monopolistiques, ou par l’irruption de « nouveaux entrants », pure players des services numériques, ou adossés à ces nouvelles briques de compétences et d’outils, beaucoup de grandes entreprises ont dû résister, ou s’adapter… ou en tous cas tenter de le faire. Pour cela, elles ont soit durci leurs positions existantes, soit tenté de jouer le jeu de ces nouveaux acteurs, beaucoup plus faibles mais beaucoup plus agiles. L’ouvrage de l’officier français David Galula, « Contre-insurrection », référence militaire aux États-Unis avant de l’être en France, offre quelques clés de lecture et de réflexion sur cette « guerre » économique.

 

 

David Galula est un officier français « atypique », que certains peuvent considérer comme un « franc-tireur ». Né en 1919, sa carrière le mène des combats en Afrique du Nord, en France, et en Allemagne, à la Chine en cours de maoïsation et plus globalement, à l’observation des guerres révolutionnaires en Extrême Orient, à la Grèce en guerre civile, puis à la guerre d’Algérie. A partir de 1962, mis en disponibilité à sa demande, il poursuivra sa carrière comme « visiting fellow » au Harvard Center for International Affairs et à la Rand Corporation, avant sa mort en 1968. En 2005, son ouvrage est recommandé en référence sur les guerres insurrectionnelles, alors que les armées américaines sont engagées en Irak et en Afghanistan.

 

Plus de cinquante ans après sa parution, ces réflexions et recommandations conservent toute leur utilité, et pas seulement pour les actions militaires.

Galula décrit les forces en présence comme « loyalistes » et « insurgés ». Pour mener le parallèle avec les dynamiques des entreprises civiles, proposons la position de « loyalistes » aux entreprises en position dominante, et celle d’« insurgés » aux « nouveaux entrants ». Car il s’agit, avant tout, d’acquérir la maitrise d’un territoire, d’un « marché » (ou de « parts de marchés »).

 

Ce qui caractérise les loyalistes, c’est le respect du droit, la bureaucratie, les procédures. C’est le maintien d’une position acquise, et des actions en réaction aux initiatives des insurgés. C’est avant tout une culture de « contrôle » qui s’appuie sur une structure politique, une bureaucratie administrative, une police, des forces armées. 

Proposons alors le parallèle avec les structures de « gouvernance » de l’entreprise, la bureaucratie et les normes qui règlent les fonctionnements et les pratiques, une certaine forme de management qui en assure la mise en œuvre, et les forces de commerce et d’influence qui font face aux menaces extérieures, directement ou indirectement.

 

Ce qui caractérise les insurgés, c’est la conquête des territoires, mais aussi celle des cœurs des populations qui les habitent. C’est l’initiative, la mobilité, la concentration de moyens par nature limités sur des objectifs donnés, stratégiques, symboliques. Ce sont aussi des forces qui tirent leurs moyens d’action du soutien des populations, ou de soutiens extérieurs. Ce qui les fédère est une « cause ».

Pour se distinguer des entreprises dominantes, les « nouveaux entrants » choisissent souvent des propositions de valeur en rupture avec l’existant : que ce soit pour leurs salariés, leurs « militants », ou pour leurs clients, populations à conquérir. Ces ruptures, ces innovations se retrouvent dans les discours (on ne vend pas des yaourts, on met du lien entre les consommateurs, on ne transporte pas des passagers, on leur donne de la liberté…) ; elles se retrouvent dans les outils – et tous les modes d’action numériques ont été à la base de l’action des « nouveaux entrants », dans tous les secteurs ; on les trouve aussi dans les pratiques managériales et relationnelles – horizontales, participatives, informelles-, en tous cas affichées et au moins réelles tant que la structure reste de taille modeste, sans bureaucratie.

 

Mais loyalistes et insurgés sont-ils si différents par nature ?

Pour Galula, la guerre contre-insurrectionnelle peut être menée en adoptant les pratiques des insurgés eux-mêmes, mais dans une certaine limite. Car il ne s’agit pas de conquérir des territoires, mais d’en conserver le contrôle.

Dès lors, si les tactiques peuvent s’inspirer de l’agilité des insurgés, il convient avant tout d’en détruire l’organisation naissante. Et, pour le plus long terme, de ne pas tenter de maintenir l’ancienne organisation ; mais d’installer une organisation politique qui fédère les populations synergiques. 

On pourrait parler de « gouvernance auto-portée » pour des parties prenantes considérées comme « partenaires » plus que comme des « clients »…

 

Et comme il le décrit aussi, les insurgés eux-mêmes sont contraints d’adopter les pratiques et les outils loyalistes, lorsqu’ils ont acquis la maîtrise d’un territoire. En en particulier une organisation bureaucratique et une police.

A la lecture de cet ouvrage, il apparaît donc, pour les entrepreneurs, que l’esprit « start-up » n’a qu’un temps… Et que les stratégies de rupture, agiles, sont l’apanage des contestataires, et non des acteurs de référence.

 

Les parallèles, et les inspirations à en tirer, pourraient être décrits très longuement. Évoquons-en seulement quelques-uns.

 

  • S’accorder sur une « cause » mobilisatrice : c’est ce qui fédère les énergies, donne un sens à l’action, permet aussi d’identifier les « partisans » ceux qui agissent pour cette cause ;
  • Choisir les territoires de conquête – et savoir aussi passer de l’un à l’autre si le combat est par trop inégal, pour y revenir plus tard ;
  • Conquérir les esprits et les cœurs plutôt que de chercher la domination et le contrôle. Aucune entreprise, aussi riche qu’elle soit, ne peut tenir durablement un territoire si les populations qui y vivent ne se sentent pas parties prenantes à leur avenir.  C’est donc rechercher plus des partenaires que des obligés et des soumis.
  • Ne pas céder à une bureaucratie « inéluctable ». Les normes et les règlements sont sans doute des éléments de langage commun, nécessaires, mais quand ils prennent le pas sur l’initiative et le facteur humain, ils déresponsabilisent et conduisent à l’échec, à l’accident.
  • Cette résistance au phénomène bureaucratique bien connu n’est pas incompatible avec le développement de l’organisation. Les structures « holomorphiques » sont des modèles d’inspiration, en favorisant à la fois l’initiative propre aux petites structures, et le partage d’objectifs partagés, y compris par un grand nombre d’acteurs.

 

Jean-Christian Fauvet, qui a fondé la sociodynamique, avait-il lu Galula ? En tous cas, il y a là tellement de parallèles que si ce n’est pas le cas, cela témoigne, une fois de plus, que le monde des idées révèle souvent de formidables synergies potentielles, qu’elles soient directement corrélées par des inspirations mutuelles, ou qu’elles soient tous simplement la révélation de « l’air du temps ».

 

 

David Galula, « Contre-insurrection. Théorie et pratique”, Economica, 2008

Voir les commentaires

Rédigé par Kaqi

Publié dans #Lectures, #CIMIC

Publié le 27 Août 2020

La liberté du management

La liberté du management

 

La littérature militaire, ou au moins les écrits des chefs charismatiques, fascine parfois, suscite la curiosité souvent. Que ce soit par intérêt de la chose militaire, que l'on soit soldat de métier, ou bien encore dinosaure issu du service national et d'un parcours en réserve opérationnelle... Ou bien que l'on attende (imprudemment et vainement, c'est mon avis) le salut d'"hommes providentiels", militaires ou autres.
L'ouvrage de l'Amiral Finaz, jusqu'à l'été patron de l'École de Guerre, et aussi écrivain de marine, c'est à noter, n'a pas vocation à inspirer les foules ébahies. Son souhait : contribuer aux ponts entre les mondes civil et militaire, entre les entreprises et la grande Institution, entre managers et commandeurs...

 

Il y a évidemment dans la récente production de celui qui animait la formation des grands chefs militaires de demain (le passage par l’École de Guerre est le préalable indispensable pour un officier général) beaucoup de matière. Et beaucoup de plaisirs poétiques aussi, puisqu’il fait partie de cette talentueuse confrérie des « écrivains de marine » (la plume non directement militaire serait-elle réservée aux marins puisqu’il n’existe pas d’équivalent dans les autres armées ?).

 

Le sujet qui inspire souvent les parallèles entre les deux mondes est la distinction, ou les parallèles, entre management et commandement.

Et ceci d’autant que certains nostalgiques ou idéalistes d’un « chef idéal », qu’ils soient sociologues, managers ou même patrons d’écoles de « management », regrettent l’absence de « chefs », et fustigent les faiblesses du « management ». Déçus des « managers » publics ou privés, ils se disent donc prêts à se tourner vers des chefs militaires ayant quitté le service actif, en espérant qu’ils remettent le monde et les entreprises « en ordre ». 

 

La distinction entre management et commandement, faite en ouverture par l’Amiral Finaz, qui ne suggère en rien ces pistes, est beaucoup plus subtile. Et plus radicale à la fois. Car pour lui, ce qui distingue le « commandement » du « management » est le rapport à la mort, reçue ou donnée : « un militaire obéit à un ordre parce qu’il a confiance dans celui qui le lui a donné ». Et c’est ce qu’il appelle « l’esprit d’équipage », puisque l’engagement ultime se fait au moins autant par idéal choisi que par solidarité et esprit de corps – avec ses coéquipiers comme avec ses chefs.

 

La mort comme distinguo entre commandement et management ?

 

En effet, si la mort survient aussi dans le monde civil, elle n’est jamais au cœur de la mission quotidienne. On peut la recevoir, par accident, ou la côtoyer, dans les professions de santé. Mais on ne la donne pas par vocation. Et surtout, les managers n’envoient pas, d’un ordre, leurs équipes dans des situations où elle peut être reçue, et donnée. C’est en effet une distinction clé, factuelle, entre les deux mondes.

 

Pourtant, au fil des pages, cette distinction entre management et commandement s’estompe, et les parallèles entre chefs militaires et chefs d’entreprise se multiplient. Témoignage d’une maturation de la réflexion au fil des contacts avec les auditeurs civils de l’École, par exemple ? Ou perspective du passage de l’autre côté du miroir, après le « dernier accostage » militaire, et début de transition ?

 

Le risque : un point commun entre management et commandement ?

 

Se pose alors la question du risque. Les risques pris par les militaires sont-ils comparables à ceux pris par les entrepreneurs ?

Bien sûr, les entrepreneurs prennent rarement un risque de mort immédiate… Et si les managers prennent des risques, ils n’engagent pas, sciemment, la vie de leurs équipes.

Mais puisque la perception du risque est pour beaucoup une affaire individuelle, on peut penser que certains engagements civils pèsent autant qu’une prise de risque physique : on peut évoquer par exemple l’avenir matériel de la famille, la qualité des relations interpersonnelles, l’existence sociale, la fierté perdue ou retrouvée, ou tout simplement, le sens de la vie…

Les guerriers encourent des risques physiques, au plus haut point. Mais faut-il, pour autant, pour tous, minorer l’importance des autres « risques » de la vie ?

« Comment prétendre un seul instant que ces histoires de risque, de sens et de mission ne seraient que l’apanage que des chefs militaires ? Elles sont le quotidien des vrais chefs d’entreprise ».

 

Au centre de tout, le sens de la vie

 

Et c’est précisément là, dans le sens de l’action, dans le sens que chacun peut tenter de donner à sa vie, qu’émergent les parallèles dans l’ouvrage de l’amiral Finaz : « même s’il est assurément constitutif de leur part d’héroïsme, les militaires parlent rarement du sens. Car il leur est offert. Il leur arrive de parler de la mission. Elle leur est donnée également, et ils la préparent sans cesse. Rien ne se justifie sans la mission, et tout est affaire de sens, aussi et surtout ».

 

Alors qu’en est-il des managers civils ?

Qu’ils soient soldats ou entrepreneurs, qu’ils soient engagés dans une mission périlleuse, vitale, pour les intérêts de la Nation ou pour leurs camarades de combat, ou dans une action pacifique mais à forts enjeux pour eux, pour leur engagement professionnel, pour leur avenir individuel et familial, pour celui de leurs salariés, pour leur réputation, tous les hommes ont besoin de donner un sens à leur action, au temps qu’ils donnent, alors que la vie passe, et qu’il faut faire tant de choix.

Survivre, vivre, s’épanouir selon des modalités qui n’appartiennent qu’à chacun…

 

Et cette question du sens se pose parfois avec cruauté, lorsqu’on songe aux « morts sociales » ressenties et vécues par certaines professions, certains individus. Burn outs, bore outs, désengagement… Qui peuvent conduire aux extrêmes. Comme les suicides chez France Telecom, alors que les métiers changeaient radicalement, pour donner naissance à Orange.

Ou comme ces agriculteurs qui se donnent la mort dans un dernier geste de désespoir, quand ils n’en peuvent plus, qu’ils ne trouvent plus de sens à leur vie. Et si ces derniers sontsouvent managers d’eux-mêmes, au sens juridique, ils se trouvent pourtant « managés » par un éco-système qui devrait réfléchir aux conséquences de ses interactions.

Alors, entre cette mort qui survient parce que la vie professionnelle n’avait plus de sens, ou celle reçue parce que le sens de cet engagement impliquait, peut-être, une fin brutale, n’y a-t-il pas un point commun entre les deux mondes : la nécessité de trouver un sens à sa vie ?

 

L’équilibre fragile du sens et de l’engagement

 

Les semaines passées en confinement ont été une occasion pour beaucoup de se poser cette question, ou d’en réaliser l’importance lorsqu’il a fallu continuer à travailler, malgré la peur, ou y revenir. Pourquoi travaille-t-on ? Pourquoi vit-on ?

 

Certains cherchent aujourd’hui les moyens de trouver un nouvel équilibre entre vie personnelle et engagement professionnel. Et le télétravail peut être, pour certains, une piste féconde, à condition d’organiser son temps et son espace, sa disponibilité intellectuelle aussi.

D’autres ont été impatients de retourner au travail, autant que possible. Pour retrouver des interactions sociales complémentaires de celles de leur vie privée, pour retrouver aussi le cadre de leur accomplissement, de leur engagement.

Évoquer ces différences, ce n’est pas relativiser la spécificité de l’action militaire, mais reconnaître que les leviers de l’engagement, les moteurs de la vie, sont tous différents, d’un individu à l’autre.

 

Et c’est pourquoi, à la différence des contempteurs du « management », nous aimons à valoriser, et aider, celles et ceux (vous voyez, on peut aussi écrire les deux) qui manient l’art de l’animation des talents, des compétences, des énergies individuelles et collectives, de la conduite des projets sensibles, quand ils allient complexité technique et diversité humaine.

Car pour conclure avec l’Amiral Finaz, « n’oublions jamais que diriger, c’est aimer ». C’est là une formidable « ligne de foi » : la ligne du sens, celle qui donne le cap.

 

Loïc FINAZ, « La liberté de commandement – l’esprit d’équipage ». Equateurs, mars 2020 (paru en juin)

Voir les commentaires

Rédigé par Kaqi

Publié dans #Lectures, #CIMIC

Publié le 21 Août 2020

Surfin' management (2)

Il y a dix ans, je découvrais, sur la côte basque, le surf… Dans les semaines qui suivaient, déformation professionnelle oblige, cela m’inspirait des parallèles avec mon activité professionnelle. Et cet été encore, comme chaque été, j’ai appris…

 

Il y a dix ans, j’identifiais quelques principes qui permettaient de se hasarder sur la planche, en équilibre sur les vagues, sous la houlette d’un professionnel bienveillant : 

  • Le sens de l’observation
  • L’humilité
  • L’adaptation
  • La patience
  • Le lâcher prise
  • La solidarité
  • Le respect mutuel

Je réaffirme aujourd’hui la pertinence de tous ces principes, même si j’aimerais que les deux derniers soient toujours plus partagés. Car à l’instar de ce que j’ai vécu lors de mes longs trails, au cours de ces mêmes années, j’ai le sentiment croissant que la société se fracture, que la course aux egos prend le pas sur les plaisirs partagés d’accomplissements gratuits, y compris pour des activités plutôt individualistes.

Car les activités individuelles (et même, pour certains, les performances), ne sont pas nécessairement synonymes d’un succès réalisé au détriment des autres, et ceci d’autant lorsqu’on partage les mêmes enjeux, les mêmes satisfactions, chacun à son niveau, chacun avec ses propres attentes.

 

La découverte de cette année, sur les vagues, celle qui m’a permis (enfin), de passer un cap, c’est l’atout que donne la décision de lever les yeux, de lever la tête. De sortir « le nez du guidon », pour retrouver le parallèle avec l’activité professionnelle.

Jusqu’à présent, je me consacrais à chaque étape de façon séquentielle, pour tenter de les maîtriser successivement :

  • Identifier une vague accessible et suffisamment porteuse – ni trop forte, ni trop faible ;
  • « Ramer » pour saisir l’opportunité d’en prendre l’élan ;
  • Choisir le bon moment pour bondir, se lever, dans la pente ;
  • Se positionner, enfin ;
  • Et puis, à terme, commencer à orienter la trajectoire…

 

Une approche taylorienne… et donc contre-productive

Les surfeurs aguerris souriront sans doute, mais telle est l’approche un peu « laborieuse », sans doute trop raisonnée, que l’on peut être tenté d’adopter, en particulier lorsqu’on découvre cette activité si complexe, et si plaisante, sur le tard… Une approche séquentielle, presque « taylorienne », fondée sur le découpage des tâches… Quelle erreur (même si c’est très rassurant).

Avant l’été, j’avais lu la dernière production de Joël de Rosnay, « Petit éloge du surf » (Ed. François Bourin), une très concise inspiration, un peu actualisée, de son livre de 2012 « Surfer la vie » (Ed. Actes Sud), découvert à cette occasion.

Ce personnage hors normes y exprime notamment une autre « philosophie de la vie », applicable bien sûr à l’activité professionnelle, mais promouvant aussi une attention et des pratiques qui peuvent être autant de réponses aux enjeux de nos sociétés et de notre planète.

Alors, bien sûr, même s’il est un esprit ouvert, et depuis toujours un prospectiviste, Joël de Rosnay est né en 1937. Son éthique du surf, et éthique de la vie, ont été inévitablement inspirées par l’esprit des années 60-70… le surf, les Beach Boys, les spiritualités alternatives, le Flower Power, le Colonel Kilgore aussi…

Bien sûr, et sans tomber dans l’inapproprié, piètre et pleutre (et anachronique) « ok boomer », on peut être, dans nos sociétés industrialisées, interconnectées, et pourtant si fragiles, réservé sur la transposition de ces inspirations de temps autres. Car même si les recommandations de Joël de Rosnay en faveur d’une société « fluide », des approches transversales, systémiques, non hiérarchiques, résonnent favorablement à certains d’entre nous, l’appétence exprimée au cours de ces mois passés par une majorité pour des pouvoirs autoritaires menées par des « hommes providentiels », pour répondre à la crise que nous vivons, ne suscite pas l’optimisme, et l’adoption facile de ces approches dynamiques, adaptables, riches.

 

Changer de paradigme ?

« Surfer la vie », c’est faire le choix d’un véritable changement de paradigme. Comme le sont les nouvelles approches de sécurité industrielle, basées sur la confiance et non la défiance dans le « facteur humain ». Ou les approches « agiles », auxquelles s’essaient même les grands groupes, au moins par souci d’une image de modernité si ce n’est par l’adoption de ruptures méthodologiques.

Mais un changement de paradigme, c’est compliqué, c’est violent, c’est long. On remet en cause des pouvoirs, des positions, des habitudes. C’est parfois la seule solution. Celle de la rupture.

 

Alors en attendant, en attendant de sentir le moment de bascule sur la vague qui nous portera, de sentir le moment décisif pour se lancer, on peut décider de changer au moins son regard. Cela entraînera la suite.

Car revenons à ma découverte de cet été…

 

Jusqu’à présent, j’avais le nez « dans le guidon » (ou plutôt sur voire dans la planche). A chaque étape. Attentif, concentré, dédié au franchissement de chaque moment clé : la bonne vague, la « rame » d’accélération, et le bond de redressement. L’esprit et le corps ramassés, tendu vers chacun de ces objectifs successifs, en « boule ». Les yeux fermés, peut-être physiquement, et en tous cas, le regard réduit à l’horizon très immédiat.

Et lorsque chacune de ces étapes, rationnellement découpées, étaient franchies, je me retrouvais enfin, debout, prêt à la suite… ou pas. Car lorsque la vague (l’enjeu) était conséquente, la découverte de l’étape suivante – la hauteur de la vague ajoutée à la mienne découvertes brusquement à mes yeux enfin ouverts – était à même de me tétaniser, ou me désarçonner. Moralement, et physiquement.

Et j’ai retrouvé là, en y repensant, et dans une géométrie inversée, les erreurs induites par l’approche classique qui recommande de passer chaque marche, l’une après l’autre, pour monter l’escalier (sur la vague, on descend, la plupart du temps), ou le post-taylorisme en version lean ou autre, qui recommande d’avancer selon un processus rationnellement et précisément découpé.

 

Lever les yeux, se porter vers l’objectif, le sens

La solution, suggérée par mon maître bienveillant, pédagogue extraordinaire, a été de lever les yeux. De sortir de ma boule, de ma bulle…

Et le déclic a eu lieu.

Car sortir de sa bulle, se focaliser sur l’objectif, et pas sur les étapes, ce n’est pas seulement anticiper le coup d’après – le déroulement de la vague, par exemple. C’est surtout s’affranchir des appréhensions, des obstacles qui apparaissent dans toute situation complexe.

 Alors bien sûr, pour les passer, il est nécessaire de maîtriser le geste technique. Mais lorsqu’il est acquis – et c’était le cas pour moi, me disait-il -, il faut s’inscrire dans le contexte, dans le déroulement de l’action, de la mission. Sinon on cale, on hésite, on bloque, et on renonce souvent devant la difficulté, ou tout simplement le risque perçu. Se rappeler pourquoi on est là. Pour quoi ?

Lever le regard, cela permet aussi, en amont, de mieux percevoir l’évolution des vagues, leur gonflement lent ou bien rapide, leur évolution, leur fréquence, et donc de les choisir, sans les rater. Cela permet aussi, en relevant la tête et le buste, d’avoir plus de puissance dans la « rame », de mieux accompagner la direction de la vague. De ne plus découvrir, brusquement, la hauteur à accompagner, mais de la mettre en perspective, en laissant les sensations reprendre l’équilibre. Et ensuite de chercher le déroulement, pour prolonger le plaisir de la glisse, autant que possible.

En bref, de s’inscrire efficacement dans le déroulement d’une action complexe, dans un environnement mouvant, et en grande partie imprédictible.

 

La maîtrise des étapes est de l’ordre de l’entraînement, du « drill », toujours perfectible. Mais l’accomplissement dans l’action n’est possible que lorsqu’on « lève le nez », que l’on s’accroche qui à son étoile, à sa mission, et donc aussi à son loisir.

 

Et cette leçon de terrain a résonné avec deux autres lectures de l’été :

  • « La liberté de commandement, l’esprit d’équipage », du ViceAmiral Finaz (chez Equateurs)
  • « How to have impossible conversations », de Peter Boghossian et James Lindsay (chez Lifelong Books).

Je reviendrai sur ces lectures à une autre occasion. 

Mais dans la première, le chef militaire – et écrivain de marine, et la poésie du regard et de l’écriture nous aide aussi à nous mouvoir dans la vie – rappelle notamment que « toute aventure, toute entreprise est vaine si elle ne repose, dans la durée, sur le sens de ce qui la justifie, de ce qui l’a créée, de ce qui l’invente à nouveau ».

S’amuser, glisser, réussir un petit accomplissement ludique, dans mon cas estival. Mais une question bien sérieuse au cœur de tout enjeu professionnel et personnel.

Et dans la deuxième, les brillants auteurs d’articles « pastiches » qui avaient démontré l’inanité des « pseudo sciences » qui asphyxient l’esprit et la connaissance dans les universités américaines (et européennes, malheureusement aussi), partagent, parmi leurs « recettes » pour réussir à converser, y compris dans des contextes extrêmement hostiles, celle de la recherche du « sens » (« invite a deeper conversation about the underlying values »…). 

Car le rappel (ou le retour) aux fondamentaux est souvent un moyen de retrouver un équilibre partagé – ou non.

 

 

Voir les commentaires

Rédigé par Kaqi

Publié dans #Management